📞 +33 7 70 41 16 40    ✉️ msouissi650@gmail.com📍 IAE Clermont Auvergne — M1 Finance
Macroéconomie

IRRBB, CSRBB et SVB : comment une banque meurt en 48 heures

10 mars 2023. Silicon Valley Bank, 16e banque américaine, 200 milliards de dollars d'actifs, est fermée par les régulateurs. 48 heures plus tôt elle était encore opérationnelle. Aucune révélation de fraude, aucun krach boursier global. Juste une banque qui s'est fait avoir par le risque de taux sur son bilan. C'est devenu le cas d'école pour comprendre ce qu'on appelle l'IRRBB.

IRRBB, c'est quoi ?

IRRBB = Interest Rate Risk in the Banking Book. Le risque de taux du portefeuille bancaire. À ne pas confondre avec le risque de taux du trading book (les positions de marché). Le banking book, c'est tout ce que la banque détient pour son activité de crédit et de dépôt classique, pas pour spéculer.

L'idée : quand les taux bougent, la valeur économique du bilan bouge aussi, et les revenus futurs aussi. Une banque qui prête à 25 ans à taux fixe à 1,5 % se retrouve mal positionnée si les taux courts montent à 5 %. Elle paye ses dépôts plus cher, mais ses encours restent figés à 1,5 %. Le résultat se réduit.

Il y a aussi un cousin : le CSRBB (Credit Spread Risk in the Banking Book). C'est le risque que les spreads de crédit des titres en portefeuille s'élargissent, sans rapport direct avec un défaut. Si tu détiens des Treasuries à 10 ans et que la prime de risque monte, ils perdent en valeur même sans qu'il y ait inquiétude sur le défaut US. La BCE a explicitement ajouté le CSRBB dans son cadre prudentiel à partir de 2023, post-SVB.

Ce qui s'est passé à SVB, version courte

SVB avait deux particularités. D'abord, sa base de clients était très concentrée : startups et fonds de venture capital californiens. Ce qui veut dire des dépôts énormes (parfois plusieurs centaines de millions sur un seul compte), et très peu retail. Donc des dépôts vulnérables, parce qu'au-delà du plafond FDIC de 250 000 $, les déposants n'étaient pas garantis.

Ensuite, pendant la période de taux bas (2020-2021), la banque a reçu une avalanche de dépôts qu'elle ne savait pas où placer. Elle a acheté massivement des obligations longues du Trésor américain et des MBS (mortgage-backed securities), classées Held-To-Maturity dans son bilan. Tant qu'on tient ces titres jusqu'à maturité, on ne marque pas les pertes latentes à la valeur de marché. Confortable comptablement.

Quand la Fed a remonté ses taux brutalement entre 2022 et début 2023, deux choses se sont produites :

La valeur de marché des obligations longues a fortement baissé (mécaniquement, taux qui monte = prix qui baisse). SVB avait des pertes latentes énormes, plus de 15 milliards de dollars, qui n'apparaissaient pas dans le résultat tant que les titres étaient gardés en HTM.

Dans le même temps, les startups consommaient leurs dépôts plus vite que prévu (cash burn élevé, levées de fonds plus rares). Elles retiraient leurs liquidités. SVB s'est retrouvée obligée de vendre certains titres avant maturité pour faire face. À la vente, elle matérialise les pertes latentes. C'est ce qu'elle a annoncé le 8 mars 2023.

Le bank run, version 2023

Le 8 mars au soir, SVB annonce une vente de titres avec perte et un appel au marché pour lever du capital. Le marché comprend immédiatement qu'il y a un trou. Les VC californiens, qui se parlent entre eux sur Slack et Twitter, conseillent à leurs participations de retirer leurs dépôts en urgence.

9 et 10 mars 2023 : 42 milliards de dollars sortent de SVB en deux jours. À comparer aux ~175 milliards de dépôts totaux. Soit 24 % du passif qui s'évapore en 48 heures. Aucune banque ne peut tenir ça. La FDIC ferme la banque le 10 mars matin.

La nouveauté par rapport aux bank runs historiques, c'est la vitesse. Ce n'est plus une file devant les guichets. C'est des virements en quelques clics, déclenchés par des messages Slack et Twitter. Les régulateurs ont compris à cette occasion qu'il faut désormais modéliser des fuites de dépôts beaucoup plus rapides que ce qu'on faisait avant.

Ce que SVB enseigne sur l'IRRBB

Quatre points qui me marquent en révisant ce cas :

Premier, la classification comptable HTM n'élimine pas le risque économique. Garder en HTM permet de ne pas marquer au marché. Mais le jour où tu dois vendre, la perte est réelle. C'est typiquement le risque IRRBB qui ne se voit pas dans les chiffres publiés.

Second, la qualité des dépôts est aussi importante que leur volume. SVB avait beaucoup de dépôts mais très concentrés et très peu collants. Une banque retail avec 10 millions de petits déposants particuliers est structurellement beaucoup plus stable.

Troisième, la régulation américaine était plus laxiste pour les banques mid-size. SVB, à 200 Md$ d'actifs, ne tombait pas dans la catégorie des banques systémiques au sens prudentiel américain post-2018, alors qu'en Europe elle aurait été soumise au full Bâle III. Après SVB, la Fed a durci les exigences sur cette catégorie.

Quatrième, les nouveaux canaux d'information accélèrent les crises. Pas une variable IRRBB stricto sensu, mais un facteur qui change la calibration des stress tests de liquidité.

Pourquoi en parler maintenant

Trois ans après, et avec Warsh qui prend la Fed dans un contexte de taux toujours élevés, la question IRRBB redevient brûlante. Les banques régionales américaines ont encore des pertes latentes importantes sur leurs portefeuilles obligataires. Aux dernières estimations, on parle de plusieurs centaines de milliards de dollars de pertes non matérialisées dans le système.

Tant qu'aucune banque n'est obligée de vendre, ça reste sur le papier. Le jour où une seule l'est, on peut avoir une réaction en chaîne. C'est pour ça que la stabilité financière reste un sujet de fond, même quand il n'y a pas de crise sous les yeux.